Mort de LOUIS XVJJ


Le 23 mars, un municipal nommé Collot examine l’enfant et déclare :
« Cet enfant n’a pas six décades à vivre. »
Et comme Gomin et Laurent essaient de le faire taire, il poursuit :
« Je vous dis, citoyens, qu’il sera imbécile et idiot avant six décades, s’il n’est pas crevé ! »

L’enfant reste calme, esquissant même un sourire poignant. Quand Gomin se retrouve seul avec lui redoublant de douceur, il soupire :
« Je n’ai pourtant fait de mal à personne. »
Non, il n’a fait de mal à personne, et tout le mal qu’on lui a fait, il semble l’avoir oublié, mieux : pardonné. Seul le souvenir des années heureuses revient à sa mémoire. Il ne se lasse pas d’entendre son ami Lasne parler du Royal-Dauphin, le régiment dont il a été le colonel aux Tuileries. Une fois, après s’être assuré que personne ne l’entendra, il murmure, les yeux brillants :
« M’as-tu vu avec mon épée ? »
Aux beaux jours du printemps 1795, on le descend dans la petite tour. Un commissaire de service nommé Bélanger, peintre de son état, qui l’a connu avant la Révolution, atteste :
« Je l’ai parfaitement reconnu pour être le fils de Louis XVI. Le son de sa voix, ses manières douces, l’ensemble de sa conformation et surtout ses beaux yeux et la couleur blondine de ses cheveux me retracèrent parfaitement le jeune Prince que j’avais souvent vu peu d’années avant sa détention. »
Ses yeux ont en effet conservé une pureté merveilleuse, à l’image de son âme… Bélanger lui demande la permission d’emporter un croquis.
« Quel croquis ?
– Celui de vos traits. Cela me ferait bien plaisir si cela ne vous faisait pas de peine.
– Cela vous ferait plaisir ? dit l’enfant dans un sourire. » Et il acquiesce.
Au début de juin, comme son état empirait, le docteur Philippe Pelletan est désigné pour le soigner. Il a témoigné, lui aussi, de la douceur de son patient :
« Je visitais le Roi trois fois par jour, prescrivant tout ce que l’on peut employer de plus efficace dans une situation aussi critique. Plein de douceur et de docilité, l’enfant acceptait tout ce que ma main lui présentait, et toujours avec un sourire d’affection dont l’impression est restée dans mon cœur. »
Quand le médecin exige que soient enlevés verrous et abat-jour, le petit malade, ému, lui fait signe d’approcher :
« Parlez plus bas, je vous en prie, j’ai peur qu’elles vous entendent là-haut, et je serais bien fâché qu’elles apprissent que je suis malade, car cela leur ferait beaucoup de peine. »
Ces paroles du petit Roi martyr témoignent de l’oubli de soi auquel il était parvenu, fruit d’une longue patience, d’une souffrance acceptée, et surtout, écrit sœur Marie-Angélique de la Croix, « d’un cœur à cœur habituel avec le Ciel ».
Quand, le 7 juin, Gomin vient porter le dîner, il trouve son jeune malade un peu mieux, et l’entend l’accueillir par un joyeux :
« C’est vous !
– Enfin, vous souffrez moins ?
– Moins.
– C’est à cette chambre que vous le devez. Ici, du moins, l’air circule en pleine liberté, la lumière y pénètre ; les médecins viennent vous voir et vous devez être un peu consolé. »
Le regard de l’enfant se trouble, une larme coule.
« Toujours seul, murmure-t-il ; ma mère est restée dans l’autre tour.
– C’est vrai, vous êtes seul, et c’est bien triste. Mais vous n’avez pas le spectacle de tant de méchants hommes et l’exemple de tant de mauvaises actions.
– Oh ! j’en vois assez. Et, appuyant la main sur le bras de son gardien, je vois aussi de braves gens et ils m’empêchent d’en vouloir à ceux qui ne le sont pas. »
Le pardon des injures, poussé à une telle extrémité, est le signe indubitable de l’héroïcité des vertus.
Gomin, qui veut distraire son malade, reprend :
« Untel… que vous avez vu souvent ici, comme commissaire, a été arrêté, et il est maintenant en prison.
– J’en suis fâché. Est-ce ici ?
– Non, à la Force, dans le quartier Saint-Antoine. »
Après un long silence, le petit Roi reprit, avec magnanimité :
– J’en suis bien fâché, car voyez-vous, il est plus malheureux que nous : il mérite son malheur. »
Ces paroles, prononcées avec un accent vrai, simple et pénétrant, étonnèrent le bon gardien.

Regard intérieur du Prince 
« Après les épreuves de son âme,
il verra la lumière et sera comblé(Is 53, 11)

Dans la nuit du dimanche au lundi, l’enfant agonise. Au matin du lundi 8 juin 1795, « au milieu des souffrances les plus aiguës, le Prince montrait une impassibilité extraordinaire, aucune plainte ne sortait de sa bouche et jamais il ne rompait le silence », témoigne Lasne qui récite, sans le savoir, Isaïe 53.
« Que je suis malheureux de vous voir souffrir comme ça ! lui dit Gomin.
– Consolez-vous, je ne souffrirai pas toujours. »
On ne se lasse pas de relire ce poignant récit. Gomin se met à genoux.  C’est pour être plus près du petit Roi que Gomin se met à genoux. Louis-Charles lui prend la main et la porte à ses lèvres. Le cœur religieux du bonhomme se fond en une prière ardente pendant que l’enfant, tenant toujours sa main, regarde le Ciel.
« J’espère que vous ne souffrez pas dans ce moment ?
– Oh, si ! je souffre encore, mais beaucoup moins : la musique est si belle ! »
Or, on ne fait aucune musique, ni dans la tour, ni dans les environs ; aucun bruit ne parvient alors du dehors dans la chambre.
« De quel côté entendez-vous cette musique ?
– De là-haut !
– Y a-t-il longtemps ?
– Depuis que vous êtes à genoux. Est-ce que vous n’avez pas entendu ? Écoutez ! Écoutez ! »
Comprenons, nous aussi. Pour que le Ciel, qui nous semble fermé et silencieux, s’ouvre à nouveau, et que la France revive, il suffirait que nous tombions à genoux ! Et l’enfant, d’un geste vif, indique le Ciel en ouvrant ses grands yeux illuminés par l’extase. Le bon Gomin fait mine d’écouter, d’entendre… Après quelques instants, l’enfant tressaille de nouveau, ses yeux étincellent, et il s’écrie dans un transport indicible :
« Au milieu de toutes les voix, j’ai reconnu celle de ma mère ! »
Quand Lasne vient relever Gomin, le petit Roi lui demande :
« Crois-tu que ma sœur ait pu entendre la musique ? Comme cela lui aurait fait du bien ! »
Et il jette encore des regards avides vers la fenêtre. Lasne ne sait que répondre. Alors, une exclamation de bonheur s’échappe des lèvres du mourant. Puis, regardant son gardien : « J’ai une chose à te dire… »
Lasne s’approche et lui prend la main. La petite tête royale se penche sur la poitrine de son ami qui écoute… mais en vain. Tout est dit. Dieu garde pour lui seul cette ultime confidence, Dieu à qui le saint enfant vient de rendre son âme pure comme une blanche colombe.
C’est encore Gomin qui guide notre contemplation et nous dicte des sentiments capables de redonner vie à l’âme de la France :
« J’ai eu le courage de remonter l’escalier et de rentrer dans sa chambre. Après avoir refermé la porte derrière moi et m’être assuré que j’étais seul, j’ai soulevé timidement le linceul : je l’ai contemplé, et mon cœur s’est rempli de pensées tendres et douloureuses. Vous n’eussiez pas cru qu’il était mort. Les plis que la douleur avait formés à son front et à ses joues avaient disparu ; les belles lignes de sa bouche avaient repris leur suave repos. Ses paupières, que fermait à demi la souffrance, s’étaient ouvertes et ses yeux rayonnaient, purs comme l’azur du ciel. On eût dit que son dernier regard avait rencontré une figure aimée. Sa magnifique chevelure blonde qui, depuis deux mois, n’avait point été coupée, encadrait son visage que je n’avais jamais vu aussi calme : il avait l’air de sourire, il avait repris le caractère qu’il devait avoir eu dans ses beaux jours d’autrefois. »

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